II - SIÈGE D'ORLÉANS - octobre 1428 - mai 1429
A Paris comme à Londres, on appris avec confusion
la retraite du comte de Warwick. La campagne sur la Loire était manquée;
il fallut demander au parlement les moyens de la recommencer. Les
communes d'Angleterre votèrent de nouveaux fonds, mais en désignant un
autre général : Thomas de Montaigu, comte de Salisbury, fut chargé de la conduite de la guerre. Elle fut reprise vers le milieu de l'été.
Juillet 1428. - Salisbury passe sur le continent avec six mille Anglais. De Rouen il se porte directement sur l'Orléanais. En route, son armée s'augmente de Picards, de Bourguignons et autres « faulx Françoys. » Sa marche rapide est partout victorieuse. Nogent-le-Roi, Rambouillet, Béthencourt, Rochefort, Le Puiset, Janville tombent en son pouvoir.
Meung et Toury ouvrent leurs portes sans coup férir. La garnison de Baugenci se retire. L'église de Notre-Dame-de-Cléry est pillée. Jargeau soutient un siège de trois jours et se rend. Châteauneuf, La Ferté-Hubert suivent le même sort. Toutes ces villes reçoivent des garnisons et deviennent autant de places de guerre anglaises. Qu'Orléans à son tour eût succombé, et les Anglais, maîtres de la Loire, se répandaientdans le Midi. Charles VII, chassé de la Touraine et du Berri, n'avait d'autre ressource que de se réfugier dans les Cévennes, le Dauphiné ou à l'étranger; c'en était fait de la nationalité française.
Elle fut au contraire sauvée, et le fut par la
résistance mémorable de cette cité d'Orléans, qui ferma ses portes au
lieu de les ouvrir, brûla ses faubourgs, fondit des canons, appela à son
secours les capitaines du Roi, s'imposa de lourdes contributions, se défendit elle-même par ses propres millions, et en cette grande circonstance où se
jouait le salut de la France, paya de son sang aussi bien que de son
argent. A mesure qu'aux environs les villes, les châteaux-forts devenant
anglais formaient une ceinture ennemie qui chaque jour se resserrait
davantage, la résolution croissait dans Orléans.
Dociles aux ordres de leur Duc, qui de sa prison d'Angleterre mandait à ses officiers et à ses villes de tenir pour le Roi, attachés d'eux-mêmes à la cause de
Charles VII, les Orléanais n'éprouvèrent pas un instant d'hésitation. La
perspective d'un siège à soutenir n'effraya personne. Clergé, magistrats,
marchands, soldats, citoyens, chacun s'y prépara, et lorsque dans les
premiers jours d'octobre apparurent dans la direction d'Olivet des lances
anglaises, présage d'une prochaine attaque, la défense était organisée.
Dès le milieu de l'été, le Roi avait nommé le Bâtard d'Orléans son lieutenant-général dans les pays de l'obéissance du duc d'Orléans.
En cette qualité, le jeune prince s'était rendu plusieurs fois dans la ville d'Orléans pour se concerter avec les Procureurs (échevins) sur les mesures à prendre. Les murailles et les portes avaient été réparées, les tours garnies de canons et d'engins de guerre; on s'était pourvu de munitions, d'armes, de vivres, et, pour subvenir à ces dépenses, les habitants avaient voté un emprunt à prélever sur eux-mêmes. Chacun apporta son tribut comme il put, les uns en espèces, d'autres en vin, en blé, en argenterie, en lingots. Les comptes de ville de l'année 1428 donnaient la longue et précieuse liste de cette souscription, où l'on voyait le chapitre de l'église cathédrale de Sainte-Croix figurer pour deux cents écus d'or.
La ville munie d'armes et de vivres, tout n'était pas fait : il fallait des bras pour la défendre. Or, c'était un privilège pour certaines villes fermées de n'être point tenues à recevoir garnison dans leurs murs. La ville d'Orléans, en possession de ce privilège, s'en était jusque-là montrée fort jalouse; elle s'empressa d'y renoncer. Comprenant que ses propres milices seraient impuissantes à lutter contre les forces redoutables de l'armée anglaise, elle fit appel aux bandes qui tenaient la campagne pour la cause royale; par ses hérauts elle leur envoya dire qu'elle se préparait à la lutte, qu'elle avait des vivres etque ses portes s'ouvriraient pour tous les capitaines qui voudraient partager le sort de ses habitants.
A cet appel avaient aussitôt répondu et s'étaient jetés dans la place plusieurs chefs et chevaliers en renom, parmi lesquels Archambaud de Villars, capitaine de Montargis, qui déjà s'était distingué à la rescousse de 1427; Guillaume de Chaumont, seigneur de Guitry, Pierre de la Chapelle, gentilhomme du pays de Beauce; Raimon-Arnaud de Coarraze, chevalier Béarnais; don Mathias, chevalier d'Aragon, Jean de Xaintrailles et Poton de Xaintrailles, son frère. Accueillis par les habitants, reçus et nourris dans leurs demeures, ils se partagèrent avec eux la défense de la ville. Les milices restèrent spécialement chargées de la garde des murs et des tours, la garnison se réservant pour les sorties.
Les habitants d'Orléans ne s'étaient pas du reste confiés uniquement à la solidité de leurs murailles et à la valeur de ceux qui devaient les défendre : ils avaient imploré le secours d'en haut et s'étaient placés sous la protection des patrons de leur ville, saint Euverte et saint Aignan. A l'apparition dans la province de l'armée de Salisbury, des processions avaient été faites. Le 6 août on avait porté la châsse de saint Euverte autour des murs; le 8 septembre un tortis de cent dix livres avait été offert à saint Aignan ; le 6 octobre, il y eut une seconde procession .
A cette époque la ville d'Orléans conservait encore l'ancienne forme carrée des villes romaines. Ville romaine en effet, son enceinte demeurait à peu de chose près ce qu'elle avait été au temps où l'empereur Aurélien, en la relevant, lui avait donné son nom. Cette enceinte était formée d'un large fossé et d'une muraille continue flanquée de trente-cinq tours, percée de cinq portes et de deux poternes. - Les murs avaient deux mètres d'épaisseur, de six à dix mètres de hauteur au-dessus de la berge du fossé; les tours avaient trois étages. Chaque porte était accompagnée de deux tours plus petites et protégée par un boulevard ou bastion.
L'enceinte se développait ainsi qu'il suit :
TOUR NEUVE, baignant dans la Loire, en amont, à l'angle sud-est de l'enceinte
=>Coin du quai et de la rue de la Tour-Neuve
TOUR BLANCHE
TOUR D'AVALLON
TOUR DE SAINT-FLOU
=> Rue de la Tour-Neuve.
PORTE DE BOURGOGNE, flanquée de tours, avec pont-levis et boulevart
=> Carrefour des rues de Bourgogne, de la Tour-Neuve et du Bourdon-Blanc.
TOUR DE SAINT-ÉTIENNE
TOUR MESSIRE-BAUDE
TOUR DU CHAMP-ÉGRON
=> Rue du Bourdon-Blanc.
TOUR DE L'ÉVÊQUE OU DE LA FAUCONNERIE, à l'angle nord-est de l'enceinte
=>Coin de la rue du Bourdon-Blanc et de la rue de l'évêché.
TOUR DU PLAIDOYER-DE-L'ÉVÊQUE
TOUR DE L'ÉGLISE DE-STE-CROIX
TOUR SALÉE
=> Rue de l'évêché.
PORTE PARISIS, ses deux tours et son boulevart
=>Carrefour de la rue de l'évêché, de la place de Sainte-Croix et de la place de l'Etape.
TOUR JEAN-THIBAUT
TOUR DE L'ALEU-SAINT-MESMIN
TOUR DES VERGERS-ST-SAMSON
TOUR DE SAINT-SAMSON
=> Emplacement des jardins et cours qui appartiennent aux maisons du côté nord de
la rue Jeanne-d'Arc et au Lycée.
TOUR DU HEAUME
=> Place du Martroi.
PORTE BERNIER ou BANNIER, ses deux tours et son boulevart, à l'angle nord-ouest
de l'enceinte
=> Entrée de la rue Bannier.
TOUR DE MICHEAU-QUANTEAU
=>Entre les rues d'Illiers, des Carmes, de la Hallebarde et du Grenier-à-Sel.
PORTE RENART, ses deux tours et son boulevart
=> Entrée de la rue des Corsas.
TOUR DE L'ÉCHIFFRE-St-PAUL
=> Entrée de la rue d'Angleterre.
TOUR ANDRÉ
TOUR ***
=> Rue de Recouvrance.
TOUR DE LA BARBE-FLAMBERT, baignant dans la Loire en aval, angle sud-ouest de
l'enceinte
=>Coin de la rue de de Recouvrance et du Quai de Cypierre.
TOUR DE NOTRE-DAME
TOUR et PORTE DE L'ABREUVOIR, ces trois tours baignant dans la Loire ou portant
sur les grèves
=> Quai de Cypierre.
PORTE DU PONT, flanquée de deux tours, avec pont-levis formant la première arche
=> Quai du Châtelet à l'entrée de la rue des Hôtelleries.
GROSSE TOUR DU CHATELET
TOUR DE MAITRE-PIERRE-LE-QUEUX
TOUR DE LA CROCHE-MEUFFROY, ces trois tours baignant dans la Loire.
POTERNE CHESNEAU, ouvrant sur les grèves
TOUR AUBERT
TOUR CARRÉE ou CASSÉE (tour à huit pans)
TOUR DES TANNEURS. Ces trois tours portant sur les grèves
=> Quai du Châtelet.
Le pont, où l'on arrivait par la rue des Hôtelleries, avait dix-neuf arches :
La première arche en pont-levis;
La cinquième appuyant sa culée sur une île qui s'appelait en amont Motte-Saint-
Antoine, en aval Motte-des-Poissonniers.
Dans la traversée de cette île, le pont, en terre-plain, était défendu par une bastille
formée de deux tours qui s'appuyaient, l'une sur la chapelle construite en l'île Saint-
Antoine, l'autre sur une maladrerie construite en l'île des Poissonniers.
Entre la onzième et la douzième arche s'élevait une croix de bronze doré appelée la
Belle-Croix.
Sur l'arche dix-huitième et ses deux piliers formant culée était le fort des Tourelles,
deux tours massives, et deux tours secondaires réunies par une lourde construction
voûtée.
L'arche dix-neuvième en pont-levis.
Sur la rive, un boulevart fortifié formant tête de pont.
En amont et en aval du pont, cette rive, qui servait de port, s'appelait le port Tudelle, le portereau de Saint-Marceau, le Portereau .
La ville était percée de rues étroites et tortueuses, comme toutes les villes au moyen âge.Deux artères principales la divisaient en croix : l'une de ces artères, qui allait de la porte de Bourgogne à la porte Renart, portait les noms de rues Saint-Liphard, Saint- Sauveur, de l'Ormerie, Pomme-de-Pin, de la Cordonnerie, de la Faverie, du Tabour, aujourd'hui rues de Bourgogne et du Tabour; l'autre, qui allait de la porte du pont au Martroi, portait les noms qu'elle a conservés de rue des Hôtelleries et de rue Sainte- Catherine ou de l'Aiguillerie.
Le Martroi formait en dedans de la porte Bannier une petite place triangulaire.
Les principaux monuments étaient :
L'église cathédrale de Sainte-Croix et son cloître; l'évêché et l'Hôtel-Dieu attenants;
L'église et le cloître de Saint-Etienne;
L'église de Saint-Pierre-le-Puellier;
Le couvent des Bénédictins ou de Bonne-Nouvelle (hôtel de la Préfecture);
L'église de Saint-Donatien;
L'église de Saint-Pierre-Empont ou en Pont (emplacement du temple des protestants);
Le Châtelet, où étaient la justice et les prisons, bâtiment carré d'un aspect lourd et
sombre. Il s'élevait sur l'emplacement actuel de la rue du Châtelet et baignait dans la
Loire.
La maison commune était installée dans une dépendance du prieuré de Saint-Samson (lycée), dont la Ville payait le loyer. A Noël 1429, elle loua pour le même objet l'hôtel Créneaux (hôtel des musées de la Ville), et plus tard elle l'acheta (1443); L'église de Saint-Paul, qui renfermait une statue vénérée de la Vierge. Toutes les lucarnes pratiquées dans les toits aigus des portes et des tours, tous les cônes de ces toits étaient surmontés d'aiguilles portant des girouettes ou des panonceaux aux armes du duc d'Orléans et aux armes de la Ville. Sur le fort des Tourelles flottaient des bannières aux armes du Duc; sur les clochers des églises de Saint-Paul et de Saint-Pierre-Empont, des bannières aux armes de la Ville; des guetteurs veillaient jour et nuit au sommet de ces clochers, les plus hauts de la ville. La tour actuelle du beffroi n'existait pas encore.
Le mouvement principal de la population se portait
dans les rues Saint-Liphard, Saint- Sauveur, de l'Ormerie, occupées par
les marchands; dans la rue des Hôtelleries, où étaient, comme son nom
l'indique, les hôtels et les auberges. Dans la paroisse de Saint- Pierre-le-Puellier et de Saint-Donatien demeuraient les tanneurs, les bouchers, les
mariniers, les poissonniers; là se trouvaient également les maisons de
droguerie, d'épicerie et de gros commerce, les marchés, les halles; les
orfèvres occupaient la rue de la
Faverie.
Les bâtiments occupés par l'université étaient attenants au couvent de Bonne-Nouvelle; ses régents, ses suppôts, les écoliers habitaient les alentours. Les
écrivains, les libraires, les imagiers tenaientboutique entre les cloîtres de
Saint-étienne, de Sainte-Croix, et la rue de l'Ormerie. Les officiers de
justice et de finance avaient leurs hôtels aux abords du Châtelet et dans
la paroisse de Saint-Paul, qui était lé quartier le plus retiré de la
ville. Mais la population tout entière n'était pas contenue dans les
murs; depuis longtemps déjà elle s'était répandue au-dehors, dans des
faubourgs qu'on disait être les plus beaux du Royaume.
Ces faubourgs contenaient un grand nombre d'édifices publics, d'églises, de monastères : à la porte de Bourgogne, le cloître et l'église de Saint-Aignan, l'église et l'abbaye de Saint-Euverte, les chapelles de Saint-Victor, de Saint-Michel et de Notre- Dame-du-Chemin; à la porte Parisis, les églises de Saint-Avit et de Saint-Michel-des- Fossés, les couvents des Jacobins et des Cordeliers; à la porte Bannier, l'église de Saint- Pierre-Ensentelé, la chapelle des Mathurins, l'aumône et l'église de Saint-Pouair; à la porte Renart, le monastère des Carmes, la Croix-Morin, le prieuré de la Madeleine, l'église de Saint-Laurent; de l'autre côté de la Loire, le couvent des Augustins et l'église de Saint-Marceau.
Les faubourgs se trouvaient eux-mêmes enveloppés par le territoire des paroisses de Saint-Marc et de Saint-Jean-de-Braye, où était le prieuré de Saint-Loup, à l'est; de Saint- Vincent et de Saint-Ladre, au nord ; de Saint-Jean-de-la-Ruelle, à l'ouest; de Saint- Pryvé d'Olivet et de Saint-Jean-le-Blanc, où était un couvent de capucins, au midi, de l'autre côté de la Loire.
Dans la Loire existaient plusieurs îles. En face Saint-Loup, Ile-aux-Boeufs ou de Saint- Loup; en face Saint-Aignan, Ile-aux-Toiles ; sous !e pont d'Orléans, Motte-Saint- Antoine et Motte-des-Poissonniers; entre Saint-Pryvé et Saint-Laurent, Ile- Charlemagne.
Entre l'Ile-aux-Toiles et l'église de Saint-Aignan, le fleuve était couvert de moulins flottants; des moulins pendus obstruaient plusieurs arches du pont . La population totale, ville et faubourgs, dépassait trente mille âmes ; population bourgeoise et commerçante, probe, persévérante, capable de sacrifices.
Parmi cette population le clergé tenait une grande
place, et il ne restait en arrière d'aucun dévoûment. De longue date la
ville d'Orléans, comme si elle eût pressenti le rôle qu'elle serait
appelée à remplir dans la lutte de cent ans qui s'agitait entre l'Angleterre et la France, s'était mise en mesure de tenir tête à l'ennemi Depuis la fin du XIVe
siècle, elle avait consacré chaque année des sommes importantes à « se
remparer; »elle avait reconstruit ses murs, creusé ses fossés, flanqué
ses portes de défenses nouvelles, élevé des boulevards, garni ses tours
d'armes, de traits, d'engins de toutes sortes, puis de bouches à feu, lorsque vers 1413 on avait commencé à en faire usage.
Ces dépenses, distinctes des dépenses ordinaires de la commune, donnaient
lieu à un compte particulier qu'on appelait le compte de forteresse; le
clergé y contribuait de ses propres deniers pour un sixième. Ses délégués
veillaient, concurremment avec les Procureurs, à l'exécution des travaux
et à l'emploi des fonds .Commune, siège épiscopal, ville du Royaume et en
même temps ville ducale, Orléans possédait un évêque, un gouverneur ou
bailli, magistrat et commandant militaire, nommé par provision du Duc; un
lieutenant-général du bailli; un prévôt ou de la
prévôté et son lieutenant; un chancelier, un maître des eaux et forêts,
et un trésorier du Duché . Elle s'administrait ellemême par douze
procureurs que les habitants tous les deux ans, sous approbation de l'élection par le bailli.
En 1428, ces officiers étaient :
Évêque : Jean Kirkmichael (de Saint-Michel), d'origine écossaise;
Gouverneur-bailli : Raoul de Gaucourt, chambellan de Charles VII, nommé en 1427;
Chancelier du Duché : Guillaume Cousinot;
Maître des eaux et forêts : Philippe Viole;
Trésorier du Duché : Jacques Boucher;
Lieutenant-général du gouverneur-bailli et du maître des eaux et forêts : Hervé Lorens;
Prévôt : Alain du Bey;
Procureurs : Jehan Compaing, Guion du Foussé, Regnault Brune, Aignan de Saint-
Mesmin, Guillaume de Coulons, Jehan Mignon, Jehan Malis, Sanxon Peuvrier, Michelet
Filleul, Jehan Bordier, Guiot de Mareau, Estienne de Bourges.
Telle était la cité qui eut à soutenir contre l'armée anglaise le siège célèbre dont voici,
jour par jour, le récit :