18 avril. - A quatre heures du matin, les Français attaquent le camp de Saint-Laurent, surprennent le guet, s'emparent d'un étendard et rentrent avec un butin considérable de vêtements, de tasses d'argent, d'arcs, de flèches et de munitions; mais ce n'avait pas été sans combat, ni surtout sans perte. Jamais, depuis que le siège était devant la ville, action plus meurtrière n'avait eu lieu. Il y parut au retour par le deuil des femmes d'Orléans pleurant leurs frères, leurs pères, leurs maris, qu'on rapportait morts ou blessés. Les corps demeurés sur le champ de bataille sont rendus et inhumés en terre sainte.
19 avril. - Madré, et avec lui seize cavaliers, vont courir à Fleury-aux-Choux, où ils font six Anglais prisonniers. Dans la journée, le camp de Saint-Laurent reçoit un renfort de gens d'armes amenant des munitions. Les Anglais fortifient Saint-Jean-le-Blanc, où ils établissent un guet pour garder le passage de la Loire.
20 avril. - Trois chevaux chargés de poudres entrent dans la ville. Les assiégés s'attendent à une attaque; ils veulent la prévenir par une sortie qui est rejetée sous les murs. La nuit venue, plusieurs se portent dans la campagne au-devant des vivres qu'on supposait pouvoir venir.
23 avril. - Sont introduits dans la ville quatre chevaux chargés de poudres.
24 avril. - Le Bourg de Masqueran, gentilhomme gascon, et avec lui quarante combattants, se jettent dans la place.
26 avril. - Alain Giron, chevalier breton, accompagné de cent combattants, se présente aux portes et entre dans la ville. Deux habitants, expédiés à Blois pour s"informer du convoi, reviennent et rapportent que la Pucelle y est attendue.
27 avril. - Quelques vivres envoyés des environs de Blois sont enlevés par les Anglais. Soixante gens d'armes venant de Beaune-la-Rolande arrivent à Orléans. 28 avril. - Florent d'Illiers et le frère de La Hire amènent quatre cents combattants de la garnison de Châteaudun, et deux quintaux et demi de poudre. Escarmouche très-forte; les Anglais sont refoulés dans un vallon qui séparait la bastille de Paris de la bastille de Rouen.
Le même jour on eut des nouvelles de la Pucelle. Depuis le 25 avril elle était à Blois, où elle avait trouvé l'archevêque de Reims, le duc d'Alençon, l'amiral de Culan, le maréchal de Boussac, Gaucourt, La Hire, qui l'y avaient devancée et s'occupaient d'organiser le convoi de vivres; elle y séjournait en attendant les derniers renforts.
Le château et la ville étaient encombrés de charriots, de cavalerie, d'hommes d'armes, de peuple, attirés par les choses merveilleuses qu'on disait de la Pucelle, ou de gens d'église, de prêtres, de moines des abbayes voisines, qui avaient fui devant les Anglais . Jeanne était entrée aux acclamations de cette foule.
Dès son arrivée, elle avait expédié au camp sous Orléans un héraut porteur d'une lettre qui était conçue en ces termes : Roy d'Angleterre, faictes raison au roy du ciel de son sang royal; rendés les clefz à la Pucelle de toutes les bonnes villes que vous avez enforcées; elle est venue de par Dieu pour réclamer le sang royal; et à la fin : Comte de Suffort, Jehan, sire de Thalbot, Thomas, sire d'Escalles, lieutenant du duc de Bethefort, soy disant régent du royaume de France pour le roy d'Angleterre, faictes response si vous voulez faire paix ou non à la cité d'Orléans; se ainsi ne le faictes, de voz dommaiges vous souviengne.
Pour la première fois Jeanne se trouvait au milieu des gens de guerre qu'elle devait conduire au combat, et déjà ceux-ci subissaient son influence; elle les engageait à ne plus maugréer, à renvoyer leurs « fillettes, » à se confesser pour attirer les bénédictions de Dieu sur l'entreprise qu'on allait tenter; ils se montraient dociles et lui obéissaient en tout. Sa ferveur pénétrait et gagnait la foule; chaque jour avaient lieu des processions, où le peuple et les hommes d'armes, se pressant sur ses pas, chantaient les hymnes et les cantiques. Elle avait fait bénir son étendard par l'archevêque de Reims dans l'église de Saint-Sauveur, et avait fait faire pour les prêtres qui devaient l'accompagner une bannière où le Christ était représenté sur la croix. Cette bannière se portait dans les processions.
Les renforts attendus ayant rejoint, le 28 avril, peut-être le 27, elle avait quitté Blois. Devant elle marchaient son chapelain et ses prêtres, précédés de la bannière qu'elle leur avait donnée. À ses côtés et à sa suite son écuyer portant son étendard, ses officiers et ses serviteurs, ses frères, les cinq lances de son escorte, ses deux hérauts d'armes, les chevaliers et capitaines, puis l'artillerie et les vivres, soixante charriots, quatre cents têtes de bétail, et trois mille hommes environ, écuyers, archers et paysans du pays « d'à bas. » Ce long cortège était sorti par le pont et avait pris son chemin par la rive de Sologne.
Comme le gros des Anglais tenant le siège et leurs plus fortes bastilles se trouvaient du côté de la Beauce, les capitaines avaient jugé plus sage de suivre la rive opposée, et, d'accord avec le Bâtard, qui d'Orléans leur en avait transmis le conseil, ils avaient traversé la Loire à Blois.
29 avril. - A l'ouverture des portes, les assiégés apprennent que le convoi en marche depuis deux jours est arrêté à peu de distance pour passer la nuit; que, sous quelques heures, il arrivera au port du Bouschet, situé sur la rive gauche de la Loire, en face Saint- Jean-de-Braye, à une lieue en amont d'Orléans.
Aussitôt les Procureurs donnent l'ordre de remonter jusque-là des bateaux destinés à recevoir les vivres et l'armée. En même temps un détachement de la garnison se dirige sur la bastille de Saint-Loup, afin de tenir en échec les Anglais qui l'occupent et de les empêcher de mettre obstacle au passage des bateaux.
A peine ces préparatifs sont-ils achevés, que du haut des murs et des clochers le convoi est signalé, se dirigeant en bon ordre d'Olivet sur Saint-Denis. Chacun pensait que les Anglais allaient se jeter dans le val, et attaquer les arrivants. Bien au contraire, ceux de la bastille de Saint-Jean-le-Blanc l'abandonnent et se retirent dans la bastille des Augustins; ceux des Tourelles restent enfermés.
Au premier signal de l'approche du convoi, le Bâtard, Thibault de Termes, Nicolas de Giresmes. et plusieurs des Procureurs se rendent « au-dessus de l'église de Saint-Loup, » passent la Loire et abordent au port du Bouschet, où, de son côté, la Pucelle arrivait avec son monde.
Comme on l'avait dit, l'armée s'était arrêtée la veille, à peu de distance, et la jeune fille, qui faisait l'essai de la vie des camps, ayant voulu dormir sans quitter ses armes, en avait été meurtrie et fatiguée, ce qui ne l'avait pas empêchée d'être à cheval dès le jour, et bientôt elle s'était trouvée en vue d'Orléans. Jusque-là Jeanne avait cru qu'elle marchait directement sur le camp des Anglais. En apprenant qu'ils étaient sur la rive opposée, elle s'était courroucée de ce qu'on l'eût ainsi abusée, et au moment où le Bâtard s'approcha pour lui faire la révérence, sa colère était au plus fort. « Est-ce vous, » dit-elle, « qui êtes le Bâtard d'Orléans ? »
« Je le suis, » répond le prince, « et le me réjouis de votre arrivée. — Est-ce vous, » reprend Jeanne, « qui avez donné le conseil que je vinsse ici par ce côté du fleuve, au lieu d'aller directement où sont Talbot et les Anglois ? — Moi et d'autres plus sages avons donné ce conseil, croyant faire mieux et agir plus sûrement. — En nom Dieu, le conseil de Dieu Notre-Seigneur est plus sage que le vôtre. Vous avez cru me tromper, et vous-même vous êtes trompé, car je vous amène le meilleur secours qui soit venu jamais à aucune ville : c'est le secours du roi du ciel, non pas qu'il vienne par amour de moi, mais de par Dieu lui-même qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a pris pitié de la cité d'Orléans, et ne veut pas que les ennemis aient en même temps la personne du duc et sa ville. »
On n'est pas longtemps à comprendre que la Pucelle a raison, et que les capitaines ont commis une grande faute. En effet, les bateaux n’arrivaient pas; la Loire ne se remonte qu'à la voile, et le vent était contraire, si bien que les charrettes, les bestiaux, les conducteurs composant le convoi se trouvaient acculés à la rivière, sans moyen de la raverser, et exposés aux sorties que les Anglais pouvaient faire de leurs bastilles.
L'inquiétude commence à s'emparer des esprits; mais Jeanne rassure et annonce que le vent va changer, ce qui arrive incontinent. A peine avait-elle cessé de parler, qu'au loin on aperçoit les longues voiles des bateaux se déployer et s'avancer à la file, sous le feu de la bastille de Saint-Loup, qui tirait sans les atteindre. C'est le seul effort des Anglais; ils restent immobiles et n'osent se porter contre la Pucelle et ses gens. La nouvelle de l'arrivée de Jeanne les avait frappés d'inertie; ils affichaient un apparent dédain; à sa
lettre envoyée de Blois, ils n'avaient fait autre réponse que se
moquer, et tenir des propres grossiers; mais au fond ils se sentaient menacés et saisis d'une
secrète inquiétude; involontairement ils se rappelaient, eux aussi, une prophétie annonçant
« qu'une vierge monteroit sur le dos de leurs archers. »
Cependant les bateaux étaient arrivés, mais en trop petit nombre; le convoi se trouva plus considérable qu'on ne l'avait supposé, et lorsque les vivres et le bétail eurent été embarqués, la place manqua pour le reste et pour l'armée. Alors on agita la question de la renvoyer passer à Blois, où était le pont le plus rapproché dont les Français fussent maîtres; mais la Pucelle ne voulait se séparer de ses gens, qu'elle disait bien confessés, pénitents et de bonne volonté; elle parlait de retourner avec eux. Le Bâtard et les Procureurs la supplient de n'en rien faire; ils n'oseraient rentrer dans la ville sans l'y amener, tant son arrivée est impatiemment attendue. Les capitaines, à leur tour, font promesse et prennent engagement de revenir la joindre dès qu'ils auront passé la Loire à Blois. Sur cette promesse, Jeanne se rend, et, gardant de sa troupe deux cents hommes seulement, entre dans un bateau, son étendard à la main.
Pendant qu'elle s'éloigne, l'amiral de Culan, Loré, Retz, demeurés sur la rive, remettent l'armée en marche et reprennent la route de Blois, précédés, comme le matin à leur arrivée, des prêtres portant la bannière donnée par la Pucelle. Jeanne et sa suite traversent le fleuve. Non loin de là se trouvait un manoir appelé Reuilly, en la paroisse de Chécy, qui appartenait à un bourgeois d'Orléans. Jeanne y prend gîte jusqu'à la chute du jour, ne voulant entrer à Orléans que de nuit, pour éviter la trop grande affluence du peuple.
Ceux de la garnison qui, pendant ce temps-là, étaient à escarmoucher devant Saint- Loup, pressent les Anglais de si près, qu'ils leur enlèvent un étendard. A la faveur de cette diversion, les chalands envoyés d'Orléans, après avoir pris au Bouschet le bétail, une partie des munitions et les blés que l'armée avait apportés le matin, descendent la Loire. Malgré le feu très-vif des Tourelles, ils abordent à la grève de Saint-Aignan, où ils sont déchargés, et le blé transporté dans des greniers que les Procureurs avaient fait disposer.
La nuit venant, Jeanne quitte le manoir de Reuilly et s'achemine à Orléans. Toute la journée la foule avait encombré les abords de la porte de Bourgogne. La ville entière était là. « Gens de guerre, bourgeois et bourgeoises » portant des torches, l'attendaient, échelonnés sur la route. Enfin elle apparaît, montée sur un cheval blanc, armée de toutes pièces, la figure douce et souriante; devant elle, Jean d'Aulon, son écuyer, portant son étendard, et son page Imerguet; à sa gauche, le Bâtard d'Orléans; derrière elle ses frères, les sires de Novelompont et de Poulengy, qui l'ont accompagnée depuis Vaucouleurs, le maréchal de Boussac, Raoul de Gaucourt, La Hire, nombre d'écuyers, de capitaines, les Procureurs, et ceux de la ville qui lui étaient allés au-devant.
Elle avance lentement se frayant passage avec peine au milieu d'une population que sa présence enivre. « Ils la regardaient moult affectueusement, tant hommes, femmes que petits enfans, et y avoit moult merveilleuse presse à toucher à elle ou au cheval sur quoy elle étoit. » Plusieurs croyaient voir un ange.
L'un de ceux qui portaient des torches s'approche tellement, que le feu prend au pennon de l'étendard, ce que voyant, Jeanne pique son cheval et le « tourne » jusqu'à l'étendard dont elle éteint le feu « si gentement que si elle eût longuement suivi la guerre, » ce qu'admiraient fort les gens d'armes et bourgeois, « lesquels l'accompagnèrent au long de leur ville et cité, faisant moult grande chère, et par trèsgrand honneur la conduisirent à la grande église de Sainte-Croix, » où elle voulut se rendre tout d'abord, et à la « porte Renard, en l'hôtel de Jacques Boucher, trésorier du duc d'Orléans, où était préparé son logis. »
Là seulement le Bâtard, le gouverneur de la ville, les Procureurs et la foule prennent congé d'elle. Chacun regagne sa demeure rempli d'émotion et d'espoir. La confiance est dans les coeurs. Il n'était personne qui déjà ne se sentit « réconforté et comme désassiégé » par la seule vue de « cette simple pucelle. »
En entrant dans la maison de Jacques Boucher, Jeanne s'était désarmée. Un souper « bien et très-honorablement appareillé » l'attendait. Elle prit dans une tasse d'argent un peu de vin mêlé d'eau, y trempa quelques tranches de pain, puis se retira dans la chambre qui lui était destinée, ayant avec elle la femme et la fille de son hôte. Celle-ci partagea son lit.
30 avril (samedi). - A son lever la pucelle va trouver le Bâtard. Elle voulait que ce jour même on donnât l'assaut aux bastilles anglaises. Le Bâtard lui représente que le Conseil croit prudent de suspendre toute attaque jusqu'à l'arrivée de l'armée et du reste des munitions qui étaient retournés à Blois, que dans la nuit le maréchal de Boussac était parti pour les rejoindre et les ramener. Jeanne se résigne, mais laisse voir son mécontentement.
Elle se rend sur le pont, et du boulevart de la Belle-Croix interpelle les Anglais qui se tenaient derrière le boulevart opposé, leur disant qu'ils aient à se rendre au nom de Dieu. Glasdale et le bâtard de Granville lui adressent des injures et lui demandent en raillant comment elle peut trouver bon qu'ils se rendent à une femme.
La Hire n'est pas de l'avis de ceux qui voulaient retarder l'assaut; sa fougue l'emporte : avec Florent d'Illiers, quelques chevaliers et quelques bourgeois de la milice, il se jette en dehors de la porte Bannier, culbute un premier poste d'Anglais, et arrive sous la bastille de Saint-Pouair (Paris), qu'il est au moment d'enlever. Déjà on crie dans la ville d'apporter paille et fagots pour mettre le feu aux palissades; mais il y a du retard, les Anglais des autres bastilles ont le temps d'arriver, eux et leurs canons. Les Français se voient obligés de rentrer dans les murs.
La Pucelle, ignorant qu'on se battait, était demeurée dans son logis. Dans la soirée du même jour, elle envoie au camp de Saint-Laurent ses deux hérauts, Guienne et Ambleville, porteurs d'une nouvelle lettre; elle demandait réponse à celle qu'elle avait envoyée de Blois, et sommait de nouveau les généraux anglais d'avoir à se retirer du siège. Ambleville revient seul, et rapporte que les Anglais ont retenu son compagnon pour le brûler vif. — C'était la réponse de Talbot. — La Pucelle et le Bâtard renvoient Ambleville. Le Bâtard menaçait de brûler, lui aussi, les Anglais prisonniers dans Orléans. La Pucelle s'était contentée de dire à Ambleville qu'il eût à retourner hardiment, que non seulement il ne lui serait fait aucun mal, mais qu'il ramènerait Guienne sain et sauf. Ce qui se fit ainsi.
Le trésorier du duc d'Orléans offre à la Pucelle, au nom du duc son maître, une robe et
une huque. La robe était de « fine brucelle vermeille » (drap de Bruxelles cramoisi), la huque de vert perdu, les garnitures de satin blanc et de sandal (étoffe teinte avec du bois de sandal . La Ville, de son côté, lui fait plusieurs présents, parmi lesquels une demi-aune de deux « vers » pour faire les « orties » de ses robes. Les orties étaient la devise du duc d'Orléans, le cramoisi et le vert ses couleurs; les vêtements offerts à la Pucelle étaient donc à la livrée du Prince, livrée que portaient non seulement les officiers du Duché, mais les milices de la Ville et les troupes à son service.
Les huques des archers de la Ville étaient brodées d'orties, et la
couleur verte se conserva dans le drapeau de ses arquebusiers jusqu'à la dissolution de cette
compagnie, qui n'eut lieu qu'au milieu du XVIII°
siècle.