1er mai. - Depuis deux jours qu'elle était dans la ville, l'enthousiasme inspiré par la Pucelle n'avait fait que s'accroître. Il n'était bruit que de sa modestie, de la simplicité de ses paroles, de son édifiante piété; elle parlait peu, et aux nombreuses questions que les Orléanais lui avaient faites sur sa mission, elle n'avait guère fait que cette réponse: « Messire m'a envoyée pour délivrer votre ville. » Chaque matin elle avait entendu la messe et reçu la communion. On avait remarqué qu'au moment de l'élévation elle versait d'abondantes larmes. A chacun elle donnait des paroles encourageantes, des avis pleins de sagesse; sa conversation était toute de charme et de consolation. Les hommes d'armes se sentaient dominés; les plus indisciplinés, le bouillant La Hire lui-même, acceptaient ses douces remontrances et se laissaient ramener par elle à leurs devoirs religieux.
La demeure de Jacques Boucher ne désemplissait. Mais elle aimait à être seule, et le plus qu'elle le pouvait elle se tenait à l'écart. La foule qui, pour la voir, ne quittait la rue, devint si nombreuse (c'était jour de dimanche), que « l'huis en rompait presque. » Alors elle consentit à sortir accompagnée de plusieurs chevaliers et écuyers, et chevauche par la ville, « où avait tant grant gent, » que difficilement elle pouvait passer, et chacun admirait de rechef sa bonne grâce à cheval et son gentil maintien. Ce même jour encore, elle se rendit sur le pont et interpella les Anglais d'avoir à se rendre, lesquels lui adressèrent, comme la première fois, des injures et des paroles grossières pour toute réponse.
L'armée qui du port du Bouschet était retournée à Blois par la Sologne, devait sans doute apporter de l'argent dont on manquait. Il n'en fallait pas moins payer et entretenir, jusqu'à ce qu'elle revint, les gens de guerre et les capitaines composant la garnison. L'embarras était grand. Les Procureurs y pourvoient en remettant au Bâtard une somme de six cents livres tournois, qui lui est comptée par le receveur des deniers de la Ville.
Le Bâtard en donne une quittance qui a été conservée; il y est dit : que la somme fournie par les Procureurs est destinée à l'entretien des gens de guerre, « jusqu'à ce que l'armée qui est retournée à Blois soit revenue pour lever le siège. »
Pour lever le siège ! Le Bâtard, ou plutôt le clerc rédacteur, son secrétaire, en parle comme de chose sûre et prochaine, sur laquelle on compte, dont on pourrait presque fixer le jour et l'heure. — Par où l'on voit quel esprit régnait dans Orléans, de quelle confiance les habitants étaient remplis. Confiance inspirée par la présence de la Pucelle. Les courages en étaient doublés. Jeanne annonçait qu'elle était là pour lever le siège, et personne n'en doutait. Cette « pucelle, message de Dieu, avoit communiqué son ardeur et sa foi dans sa mission : on la tenoit pour envoyée du Ciel, accompagnée des anges, » et ses paroles étaient crues comme prophéties.
Cependant on avait une vague inquiétude du sort de l'armée et du convoi qui étaient retournés à Blois pour y passer la Loire; on se demandait si les chefs tiendraient la promesse qu'ils avaient faite de revenir par la Beauce; on craignait tout au moins des retards pendant lesquels il serait difficile de maintenir la garnison d'Orléans. Après une conférence à laquelle Jeanne prend part, il est décidé que le Bâtard se rendra immédiatement à Blois, pour hâter le départ et la marche des troupes, en prendre le
commandement, et les ramener en sûreté dans Orléans.
Jeanne se dirige avec La Hire vers le camp de Saint-Laurent; de là elle couvre et protège la sortie du Bâtard.
Cinquante combattants à pied, « habillez de guisarmes, venus du pays de Gâtinois où ils avoient tenu garnison, » entrent dans la ville par la porte de Bourgogne.
2 mai (lundi). - Jeanne sort de la ville à cheval, et va sur les champs inspecter les bastilles anglaises; le peuple court à sa suite et l'accompagne. Les Anglais ne bougent. Il semble qu'ils sont saisis de torpeur et de crainte. Tandis qu'au commencement du siège deux ou trois cents d'entre eux suffisaient pour tenir en échec mille combattants de l'armée royale, aujourd'hui quatre ou cinq cents Français peuvent lutter contre toute leur « puissance. » A son retour, la Pucelle se rend à réalise de Sainte-Croix, pour y entendre les vêpres. Elle y rencontre un docteur nommé Jehan Mascon, très-sage homme, lequel lui dit «Ma fille, ils sont forts et bien fortifiés, et sera une grande chose de les mettre hors. » Jeanne répond « qu'il n'est rien d'impossible à la puissance de Dieu . »
3 mai (mardi), jour de l'Invention de la Croix, fête de la cathédrale d'Orléans. - Procession à laquelle on porte la relique de la vraie croix. Jeanne y assiste avec les Procureurs.
Le même jour entrent dans la ville des troupes envoyées de Gien, de Montargis, de Château-renard, et d'autres places du Gâtinais. Le soir on a des nouvelles du Bâtard. Les pressentiments des Orléanais n'étaient que trop fondés. L'armée avait retrouvé à Blois le chancelier de France, qui était d'avis, et d'autres avec lui, qu'au lieu de tenter une nouvelle aventure et de retourner à Orléans, elle se rompit, et que chacun regagnât sa garnison. Mais cette opinion n'avait pas prévalu. Le Bâtard avait pris le commandement des troupes et du convoi. Les nouvelles disent qu'il est en marche et arrivera le lendemain.
4 mai (mercredi). - Jeanne, en compagnie de La Hire, de Florent d'Illiers, d'Archambaud de Villars, d'Alain Giron, de Jamet du Tillay, et d'autres écuyers et gens de guerre, en tout cinq cents combattants, se porte au devant du Bâtard.
Les deux troupes ne tardent pas à se rencontrer. Le maréchal de Boussac, Gilles de Retz, le baron de Coulonces, les prêtres de Jeanne et son aumônier, tous ceux qui, le 29 avril, l'avaient accompagnée jusqu'au port du Bouschet, revenaient avec le Bâtard, amenant à leur suite le reste des secours, des habillements de guerre et des munitions qu'envoyaient les habitants de Bourges, de Blois, de Tours et d'Angers. Avec ces munitions se trouvaient quatorze milliers de traits, achetés par le Bâtard pour le
compte de la Ville.
On craignait une sortie des bastilles anglaises entre lesquelles on avait à passer. Mais l'ennemi ne se montre. Le convoi et l'armée s'avancent sans obstacle; à leur tête
marchent les prêtres, précédés de Nicolas Pasquerel portant la bannière que Jeanne
leur a donnée. En arrivant sous les murs, ils entonnent les hymnes de la Vierge, et tous
ensemble, prêtres et soldats, entrent bientôt par la porte Renart, à la vue des Anglais qui
ne s y opposent.
On annonce aux nouveaux venus que le jour même, après qu'ils se seront reposés, ils seront conduits à l'assaut de la bastille de Saint-Loup; que pendant ce temps le gros de la garnison demeurera dans la ville, pour arrêter les Anglais des autres bastilles, et les attaquer par le flanc, s'ils essaient de se porter au secours de ceux de Saint-Loup. En attendant l'heure du départ, Jeanne s'était retirée en son logis; elle achevait de dîner avec ses hôtes et Jean d'Aulon, son écuyer, lorsque survient le Bâtard annonçant avoir reçu nouvelle que Falstoff arrivait de Paris, à la tête d'une armée de ravitaillement, et déjà se trouvait à la hauteur de Janville. « Bastart, Bastart, » lui dit Jeanne, « en nom Dieu, je te commande que tantôt que tu sauras la venue de Falstoff, tu me le fasses savoir. » Ce que le Bâtard promit.
Jeanne s'était alors jetée sur un lit pour prendre quelque repos; bientôt elle e en sursaut, et appelant à elle, s'écrie : « En nom Dieu ! où sont ceux qui me doivent armer ? » Puis s'adressant à un page : « Sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang de France feust répandu ! » En toute hâte elle revêt son armure avec l'aide de la femme et de la fille de Jacques Boucher, son hôte, descend dans la cour, saute sur un cheval, saisit son étendard qu'on lui passe par une fenêtre, et se lance à bride abattue vers la porte de Bourgogne, courant à telle vitesse qu'on voyait le feu jaillir du pavé. Ses officiers et ses serviteurs se précipitent à sa suite, et ne l'atteignent qu'en dehors de la ville, où elle s'était arrêtée devant un blessé qu'on rapportait, demandant si c'était un Français; et comme on lui répondait : oui : « Je n'ai jamais vu, » dit-elle, « sang de françois sans que les cheveux ne me soient levés en sur. »
Ce n'était pas avec Falstoff qu'on était aux prises; le bruit de son arrivée n'était qu'une fausse nouvelle. Ce blessé venait de la bastille de Saint-Loup, où, depuis une heure, le combat était engagé. Les Bretons et les Manceaux de Retz, auxquels on avait promis l'assaut pour l'après-midi, étaient partis sans attendre l'ordre, et tandis que tout était tumulte à la porte de Bourgogne, par laquelle ils avaient pris leur chemin, le silence le plus complet régnait dans le quartier opposé où logeait la Pucelle, si bien que l'action se serait terminée sans elle, si pendant son sommeil les voix de ses saintes ne l'avaient avertie.
Elle arrivait à propos : les Français avaient attaqué sans être suffisamment soutenus, et ils commençaient à plier; la Pucelle les ramène. Le Bâtard, qui n'avait pas été averti davantage, arrive à son tour, rallie l'étendard de Jeanne flottant dans la mêlée, et l'attaque recommence.
Cependant Talbot était sorti du camp de Saint-Laurent, et après avoir ramassé sur sa route les garnisons des autres bastilles, il arrivait en toute hâte; les guetteurs de ville l'aperçoivent et sonnent à l'alarme. Boussac, qui se tenait prêt, débouche par la porte Parisis et vient se mettre en bataille à la hauteur de Fleury. Talbot avance et se prépare à forcer le passage. Le combat allait s'engager, lorsqu'une épaisse fumée, s'élevant dans la direction de la bastille de Saint-Loup, apprend au général anglais que les Français s'en sont rendus maîtres.
Retz, La Hire, entraînés par le Bâtard et la Pucelle, avaient emporté le boulevart, pénétré dans la place et mis le feu partout. La garnison entière s'était alors retirée dans l'église avec son commandant, Thomas Guerrard. La défense devient désespérée; il fallut trois heures pour s'emparer du clocher. Les Français, exaspérés de cette longue résistance, voulaient tuer tous ceux qui s'y trouvaient renfermés. Ici, Jeanne les arrête, et prend les prisonniers sous sa protection. Cent vingt Anglais étaient restés sur le champ de bataille; quarante prisonniers sont amenés dans la ville, et avec eux un butin considérable. Lorsqu'à son tour la Pucelle revint, ce furent dans toutes les églises des hymnes, des actions de grâces et des sonneries de cloches que les Anglais entendirent de leur camp.
Talbot venait d'y rentrer, la tristesse et la colère dans le coeur. La bastille de Saint-Loup avait été, par ses soins, munie d'ouvrages redoutables, garnie abondamment de vivres et de munitions; c'était de ce côté de la Loire sa position la plus forte, son point d'appui pour l'investissement de la place. A cet investissement il ne fallait plus songer : huit mois d'efforts étaient perdus; d'où les Anglais « furent fort abaissés de courage. » Le soir même, les Procureurs envoient des maçons à Saint-Loup pour abattre les fortifications .
5 mai (jeudi), fête de l'Ascension - A cause de la solennité il y eut repos; ce jour, « homme ne fit guerre. » Jeanne avait déclaré à son chapelain qu'elle ne revêtirait pas son armure; mais si on ne se battit, on délibéra.
Dans l'hôtel de Jacques Boucher se tient un conseil auquel assistent les principaux capitaines : le Bâtard, le maréchal de Boussac, Retz, Graville, Coulonces, Archambaud de Villars, Xaintrailles, Gaucourt, La Hire, Coarraze, Denis de Chailly, Ambroise de Loré, Hug de Kennedy, Thibaud de Termes et le chancelier Guillaume Cousinot. Il est arrêté que, malgré la puissance des ouvrages dont les Anglais ont entouré les bastilles du bout du pont, on les attaquera sans différer davantage. Pour le succès de l'entreprise, il importait d'affaiblir, si l'on pouvait, la garnison des Augustins et des Tourelles, ou tout au moins d'empêcher qu'elle ne fût secourue par le camp de Saint-Laurent. Voici le plan qu'on imagine :
Une démonstration serait faite contre Saint-Laurent; la milice et la grande masse des troupes y seraient employées. On approcherait des manteaux, des fagots, des échelles, de manière à faire croire à une attaque générale du camp, mais ce ne serait qu'une fausse attaque pour attirer ceux des Tourelles; et aussitôt qu'ils auraient traversé la Loire, les gens d'armes et chevaliers demeurés dans la ville traverseraient eux-mêmes le fleuve par l'île de Saint-Jean-le-Blanc, se porteraient impétueusement sur la bastille des Augustins, et, en cas de réussite, sur les Tourelles elles-mêmes. Jeanne n'assistait pas au conseil; elle se tenait dans une autre chambre de l'hôtel, près de la femme de Jacques Boucher. Les capitaines étaient bien obligés de lui obéir : le Roi l'avait ordonné, et l'enthousiasme populaire les y forçait. Néanmoins, tout respectueux qu'ils fussent envers sa personne, et pénétrés de la divinité de sa mission, leur orgueil d'hommes de guerre faisait résistance. Ils voulaient bien se battre à côté d'elle, et se servir devant l'ennemi de l'entraînement miraculeux de son courage; mais il leur coûtait de reconnaître à cette fille des champs une sagesse plus grande que la leur; de lui soumettre leur vieille expérience, et de l'initier à des projets que son impatience et son indiscrétion pouvaient compromettre.
Jeanne, qui prenait conseil d'ailleurs, tenait en effet peu de compte des précautions de leur humaine prudence, et ne s'arrêtait à rien autre que ce que lui ordonnaient ses révélations intimes. Aussi avaient-ils délibéré sans elle, et alors seulement que leur plan fut arrêté, ils jugèrent bon de l'appeler, et de lui en communiquer la première partie, ce qui était relatif à l'attaque du camp de Saint-Laurent, lui laissant ignorer la seconde, celle dont le secret importait, à savoir que cette attaque de Saint-Laurent ne serait qu'une fausse attaque, et aurait pour unique objet de couvrir l'assaut des Tourelles, qui serait l'action principale.
Ambroise de Loré la vient chercher et l'amène au conseil, où le chancelier lui soumet ce dont on était convenu; mais au premier mot elle les avait devinés. — « Vous me dites, s'écrie-t-elle, ce que vous avez conclu et appointé; vous nie cachez plus grande chose que celle-ci. » Et pleine de courroux, elle marchait à grands pas dans la chambre. Confondus d'étonnement, les capitaines s'entre-regardent et restent muets. Le Bâtard enfin se lève, s'approche de la Pucelle, s'efforce de la calmer, excuse ses compagnons sur ce que tout ne peut se dire en une fois et lui communique le projet dans son entier. Alors elle se montre satisfaite, dit que cette conclusion lui paraît bonne, et qu'il faut qu'elle soit ainsi exécutée. Le conseil levé, ordre est transmis à chaque capitaine de se trouver en mesure le lendemain matin, lui et ses gens, munis des choses nécessaires pour un assaut.
Avant de retourner à l'attaque, Jeanne veut une fois encore sommer les généraux anglais d'avoir à se rendre. Elle leur écrit une nouvelle lettre, qu'on lance sur les Tourelles en l'attachant à une flèche.
Les Anglais ne font d'autre réponse que leurs
insultes habituelles à celle qu'ils appellent « la ribaude des Armagnacs.
» Jeanne, indignée, ne peut retenir ses larmes; mais bientôt elle est
consolée : « son seigneur lui avoit parlé; » et le soir, se préparant, elle aussi, à l'assaut du lendemain, elle recommande à son aumônier d'être prêt de
grand matin, pour qu'elle puisse se confesser.
6 mai (vendredi). - Jeanne avait-elle été sincère en approuvant le plan arrêté au Conseil, ou bien dans la nuit reçut-elle de ses voix des inspirations qui l'en
détournèrent ? Toujours est-il qu'elle n'y eut aucun égard. A l'heure convenue,
après s'être confessée et avoir entendu la messe, elle sortit de son
logis à cheval et en armes; mais ce fut pour tourner le dos au camp de
Saint-Laurent, et pour pousser droit à la porte de Bourgogne, par où
était le chemin de l'île de Saint-Jean-le-Blanc. Gaucourt se trouve là,
faisant mine de lui barrer le passage : « Méchant homme, lui dit Jeanne, que vous le veuillez ou non, les gens viendront et feront ici aussi bien qu'ils ont fait
ailleurs. » En disant ces mots elle passe outre, franchit la porte, et
avec elle une troupe de ceux de la garnison et de bourgeois qui, le long
de la ville, s'étaient mis sur ses pas.
Il n'y avait plus à s'occuper de la première partie du plan élaboré la veille; les généraux avaient la main forcée et se voyaient entraînés à porter immédiatement leur attaque sur la rive gauche.
A raide de bateaux qui étaient amarrés au-dessus de la tour Neuve, on passe dans l'île de Saint-Jean-le-Blanc. Le bras de la Loire qui de l'autre côté séparait l'île de la rive de Sologne était très-étroit et peu profond; deux bateaux mis bout à bout servent de pont à plusieurs; d'autres traversent à gué. On arrive sur la levée d'où les Anglais avaient déguerpi.
Sans attendre les Orléanais, ils s'étaient retirés dans la bastille des Augustins. Les premiers arrivés se mettent à leur poursuite; mais ils n'étaient pas encore en grand nombre. A l'aspect des fortifications de la bastille, ils ne croient pas que l'assaut soit possible et battent en retraite. Ce que voyant, les Anglais sortent pour leur courir sus. Gaucourt et Archambaud de Villars placés à l'arrière-garde, se préparent à tenir tête à l'ennemi, pendant que leurs gens retourneront dans l'île.
A cet instant, la Pucelle et la Hire abordaient; ils couchent la lance et poussent en avant. « En nom Dieu, avancez hardiment ! » s'écrie Jeanne.
Chacun la suit, et bientôt l'ennemi est ramené dans la bastille des Augustins. Le reste dès Français avait, pendant ce temps-là, traversé la Loire; la bastille est attaquée; à l'enlever on employa la journée. Ce fut un siège en règle. Le soir seulement, après qu'un chef anglais d'une énorme stature, qu'on voyait partout se multiplier et tenir tête à l'ennemi, eut été tué par la coulevrine de maître Jehan, on prit sérieusement l'avantage. Alphonse de Partada, capitaine espagnol au service des Français, et un autre capitaine, avaient une querelle; ils décident de la vider en se jetant dans le fossé, pour montrer qui des deux fera mieux. Leurs gens, qui les soutiennent, forcent la palissade, le terrain leur est disputé pied à pied; mais le gros des assaillants pénètre, et la bastille est prise.
La nuit était venue. Jeanne veut coucher sur place, pour attaquer les Tourelles le lendemain au jour; la fatigue qui l'accable est si grande, que ses officiers la décident à venir passer la nuit dans son logis.
Elle traverse la Loire avec les principaux des seigneurs, laissant devant les Tourelles l'artillerie, les gens d'armes, les chevaux, les siens notamment, les écuyers et les pages. « Et fut crié » par la ville qu'on portât à ceux qui étaient restés de l'autre côté, pain, vin, munitions, fourrages et toutes choses dont ils avaient besoin.
Les Procureurs demeurent en permanence à la maison commune, où ils étaient depuis le matin, avisent au nécessaire et pourvoient aux demandes de toute nature qui à chaque instant leur sont adressées « du siège. » Pendant la nuit entière, les bateaux ne font que passer d'une rive à l'autre.
Un grand mouvement de bateaux avait lieu de même entre le camp de Saint-Laurent et la rive de Saint-Pryvé. Ou sut plus tard que c'étaient ceux de Saint-Pryvé qui se réfugiaient au camp de Saint-Laurent, et on présuma, par le grand nombre de cadavres qui furent trouvés dans la Loire, qu'un de ces bateaux chargé de combattants avait sombré en traversant le fleuve.
Au cours de la soirée, la Pucelle étant retirée en son logis, un chevalier la vint trouver et lui dit que les capitaines avaient encore une fois délibéré, et que plusieurs, considérant la peine qu'avait coûtée la bastille des Augustins, et la force beaucoup plus grande du fort des Tourelles, jugeaient qu'il faudrait au moins un mois pour s'en rendre maîtres, et que c'était témérité d'essayer de le prendre par assaut, d'autant qu'aucune diversion ne se faisant sur Saint-Laurent, Talbot et Suffolk ne manqueraient de porter
assistance à Glasdale. Comme d'ailleurs la ville était en ce moment pourvue en abondance de vivres et de munitions, ils estimaient qu'il serait mieux de se contenter des succès obtenus, et d'attendre de nouveaux secours du Roi avant d'entreprendre davantage. À quoi Jeanne répondit : « Vous avés été à votre conseil, et moi au mien; croyés bien que le conseil de mon Seigneur tiendra et s'accomplira, et que le vôtre ne tiendra pas. »
Après cette visite, Jeanne en reçoit une seconde,
celle des Procureurs, que les intentions des capitaines avaient remplis
d'alarme; ils la supplient de ne point retarder la fin d'un siège qui a
mis leur ville à bout de sacrifices, et « d'accomplir la charge qu'elle a
de Dieu et du Roi. » Jeanne les rassure et répète que le lendemain les Tourelles seront attaquées. « En nom Dieu, » dit-elle, « je les prendrai demain et retournerai en ville
par le pont. » Puis se tournant vers son chapelain : « Tenés-vous prêt de
grand matin, » ajoute-t-elle, « car j'aurai beaucoup à faire, et plus que
je n'ai jamais eu, et mon sang coulera. »